Pourquoi ce sont les Européens qui ont construit des bateaux pour traverser l’océan et non les peuples autochtones?
— Luca Palladino
Mathieu Lauzon-Dicso, fondateur de la Librairie Saga qui ouvrira ses portes à Notre-Dame-de-Grâce en 2020, et Luca Palladino, fondateur de la maison KATA, aussi basée à NDG, qui lancera ses premiers livres en 2020, se sont rencontrés dans un café du quartier pour découvrir leurs projets à venir.
Le photographe Danila Razykov était sur place au Café Shaïka pour capturer quelques moments de cet échange.
MLD: Luca, pourquoi tu t’es lancé en science-fiction jeunesse?
LP: Je crois que je suis obsédé par le moment où les Européens sont arrivés dans Les Amériques.
MLD: Historiquement? La colonisation? Pas l’arrivée de SF européenne, donc?
LP: Oui, historiquement. La rencontre entre les Européens et les peuples autochtones est, pour moi, ce qu’il y a de plus près d’une invasion extra-terrestre. Ce sont deux époques, deux histoires qui s’entrechoquent.
Ça nourrit également ma fascination pour l’interculturel, la rencontre de plusieurs cultures en simultané. Et finalement, la question d’inégalité sous-jacente, c’est-à-dire pourquoi ce sont les Européens qui ont construit des bateaux pour traverser l’océan et non les peuples autochtones? Pourquoi les Européens avaient accès à cette technologie et pas les peuples autochtones des terres qu’ils ont conquises? 500 ans plus tard, on vit encore les conséquences de ce décalage de la richesse des peuples, des nombreuses conquêtes et des génocides de millions de personnes. Tout ça ensemble – le côté extra-terrestre, le voyage à travers le temps, l’interculturel, les inégalités -, je retrouve tout ça dans la fondation euro-autochtone du continent baptisé «les Amériques». Les Mystérieuses Cités d’or ont bien sûr aidé mon cheminement!
MLD: Tu veux dire la série télé?
LP: Oui. Et étrangement, le moment « turn-off» pour moi la première fois où j´ai vu la série, c’est quand les extra-terrestres arrivent…!
MLD: C’était trop sci-fi pour toi?
LP: Oui, ça détonnait trop! Mais quand je l’ai visionnée la deuxième fois, là, j’ai trippé sur les extra-terrestres.
MLD: Quand l’as-tu revue?
LP: Récemment, lorsque mon fils avait 5 ou 6 ans. Je capotais sur la série parce qu’elle avait une qualité non-filtrée: elle permettait de voir une réalité qu’on ne présentait pas ailleurs. Comme les capsules à la fin de chaque épisode, des mini-documentaires où on parlait de sacrifices humains, par exemple, qu’on reconstituait avec des comédiens… à la télé… après l’école! Toi, Mathieu, quelles sont tes inspirations en science-fiction?
MLD: Moi, c’est plus la fantasy qui m’inspire.
LP: Où est-ce que la fantasy termine et la science-fiction débute pour toi?
MLD: Je vais prendre l’explication un petit peu quétaine de l’auteur par qui j’ai découvert la fantasy: David Eddings, un auteur des années 1980-90 – je ne sais pas si je l’aimerais aujourd’hui. En gros, il explique que dans un roman de science-fiction, on va te montrer comment la montre fonctionne, toute la mécanique de la montre, on va prendre le temps pour te l’expliquer; en fantasy, on va te dire l’heure !
LP (rires): «Show, don’t tell»!
MLD: Pas nécessairement, c’est plus «Show, don’t explain». Je crois que d’expliquer est bon et nécessaire, et on le voit beaucoup plus en science-fiction : on prend le temps de faire comprendre, pas toujours de façon directe, de montrer comment on est arrivé à cette différence, à cet autre monde. En fantasy, les personnages sont déjà ancrés dans cette différence: on n’a pas besoin de l’expliquer. En fait, j’aime quand on a des mélanges de genres, comme dans la science-fantasy.
Elle m’apporte le premier tome et me dit: «Ça, je l’ai lu quand j’étais enceinte de toi».
Mathieu Lauzon-Dicso
C’est la force de l’émerveillement, sans qu’on sente le besoin de tout apprendre. Et justement, ça vient de mes premières lectures, notamment de l’auteur David Eddings, avec sa série La Belgariade. Tsé, y’a comme 15-20 tomes, c’est un classique des longs cycles de fantasy et j’ai dû le lire 5 ou 6 fois de suite quand j’étais au secondaire! C’est ma mère qui me l’a fait lire quand on était en vacances, au chalet.
Elle m’apporte le premier tome et me dit: «Ça, je l’ai lu quand j’étais enceinte de toi». Donc, pour moi, il y a toute une symbolique, celle du rapport entre la lecture et ma mère, le lien avec les vacances, avec le plaisir. La série raconte une histoire classique, celle d’un jeune garçon qui ne connait pas son identité secrète, le héros destiné à sauver le monde mais qui grandit sur une ferme. Son entourage tente de le prémunir de ce secret. Et je me souviens de cette scène au tout début du premier tome, dans la grande cuisine de la ferme, avec les immenses fourneaux, la grosse chaleur, les gens qui travaillent autour sous les ordre de la Tante Pol, le pain qui monte et le garçon qui se cache sous la table. Ce sont, pour lui, ses premiers souvenirs de jeunesse. Pour moi aussi : les odeurs de la cuisine, la force de mère, tout ça lié dans la lecture de ce livre-là…
Mathieu Dicso-Lauzon et Luca Palladino se souviennent de la fois au chalet où… ils ont découvert un extra-terrestre!
LP : C’est une transmission maternelle. Ça me fait penser aux Chroniques de Narnia; il y en a d’autres aussi comme ça, des livres de réalisme magique ou de fantastique qui m’ont accroché quand j’étais ado. Par exemple, La colonie pénitentiaire de Kafka, qui m’a ensuite ouvert la porte à d’autres auteurs, dont ceux d’Amérique latine: Márquez, Borges, Allende…
MLD : Le problème, c’est que le fantastique classique à la Kafka, institutionnellement reconnu, beaucoup de personnes l’utilisent pour ne pas avoir à s’identifier comme auteurs de sci-fi ou de fantasy. Il y a un préjugé, un snobisme encore présent malgré tout.
LP: Absolument… Ce qui est intéressant avec le réalisme magique, c’est à quel point on peut contraster la réalité. Après ça, on peut l’utiliser pour toucher à la sci-fi et à la fantasy tout en pouvant revenir de manière sécuritaire à la réalité. Mais moi, j’aimerais en savoir plus sur ton projet.
MLD: Avoir une librairie, c’est un rêve… un vieux rêve.
LP: J’ai toujours voulu avoir une librairie.
MLD: Pourquoi tu ne le fais pas? Trop risqué?
LP: J’ai peur. C’est trop sédentaire: j’ai peur d’être restreint à un seul endroit.
MLD: Je comprends. Moi, je tente de le faire en m’entourant d’une équipe qui va me permettre de justement aller ailleurs, parce qu’il faut rencontrer les gens, il faut aller aux événements et faire partie de la vie culturelle… C’est ma vision d’une librairie: un lieu de vie dynamique, actif.
LP: Oui, d’ailleurs, pourquoi tu as choisis NDG comme quartier?
MLD: C’est un quartier que j’ai appris à connaître parce que j’enseigne le français depuis un peu plus de cinq ans à Marianopolis, un collège vraiment tout proche. Je ne connaissais pas vraiment le quartier, même si j’habitais juste à côté, dans Saint-Henri, dans Verdun, etc. Mais à force de sortir sur Monkland, sur Sherbrooke et autour, avec des collègues, devenus amis, j’ai réalisé que NDG était une sorte de quartier idyllique, à la vie socioculturelle super stimulante, et surtout, un endroit où on peut entendre, dans une même conversation, les gens parler anglais, français et d’autres langues encore. Le prof de langue en moi était vraiment séduit!
Luca explique à Mathieu que oui c’est un poulpe qui mange un homme sur son hoodie.
Puis, j’ai constaté quelque chose d’étrange : mis à part de très belles bouquineries comme Encore Books & Records, je ne voyais aucune librairie indépendante dans le quartier… Je suis donc passé du vieux rêve à l’idée d’un projet réel l’automne dernier. Mon copain et moi, on vivait certaines insatisfactions professionnelles: on aimait nos emplois, mais on sentait, chacun à notre façon, qu’on ne pourrait pas sentir qu’on accomplissait réellement ce qu’on souhaitait faire en restant uniquement là où on était… Personnellement, comme enseignant, il n’y a rien que j’aime plus qu’être en classe pour parler de livres et de culture avec mes étudiants, pour échanger avec eux et voir notre monde à travers leurs yeux.
Sauf que chaque rentrée, c’est l’éternel recommencement… Comme professeur, on évolue, on développe une vraie expertise sur les sujets qu’on enseigne, on va ailleurs, mais les étudiants qu’on rencontre en début de session, pour eux, tout ça, c’est quelque chose de nouveau et on recommence à zéro chaque fois. C’est très personnel, mais il y a une dynamique qui devient frustrante à la longue pour moi. Et dans 20 ans, je ne sais pas si je serai capable de garder la même patience si je ne fais que ça comme métier. J’ai besoin de diversité, de changement au quotidien dans ma vie professionnelle.
LP : Un travail de Sisyphe…
MLD : Oui, exactement.
LP: …qui est nécessaire.
Personnellement, je crois qu’on est rendu à un point où on doit humaniser davantage le travail
— MDL
MLD: Oui, tout à fait, et en même temps, je peux dire qu’enseigner, c’est parmi les plus beaux métiers du monde, surtout à des jeunes comme ceux que j’ai eu la chance de rencontrer au cours des années à Marianopolis ! Aussi, ce que je constate, c’est que j’aime beaucoup le côté « médiation littéraire et culturelle » en enseignement : parler de lecture, trouver le bon livre pour la bonne personne (ici, pour le bon étudiant). Leur redonner le plaisir de lire en discutant de tout ça avec eux sur un pied d’égalité. Sinon, pour mon conjoint, sans rentrer dans les détails, disons qu’il y avait des problèmes de flexibilité d’horaire par rapport à son ancien employeur.
Lui et moi, on réalise de plus en plus que la plupart des emplois stables fonctionnent souvent comme ça : les employés sont tenus de mettre de côté leurs besoins personnels pour que la structure de l’entreprise fonctionne bien, pour que la machine roule bien. Personnellement, je crois qu’on est rendu à un point où on doit humaniser davantage le travail, où on doit accepter que ce n’est pas la machine qui prime, mais plutôt l’ensemble des personnes derrière elle. Un lieu de travail, c’est une communauté. Et il faut être capable, en tant qu’employeur, de subvenir aux besoins quotidiens de nos employés. Je veux donc créer un espace de travail où on est bien, où on respecte le professionnalisme et l’expertise des employés.
LP: Est-ce le cas en librairie?
…la définition de la productivité était d’être assis devant un écran pendant un certain nombre d’heures.
— LP
MLD : En particulier dans le milieu du livre et en librairie, je trouve que le métier de libraire n’est pas assez valorisé, que ce soit pour ce qui est du salaire ou des conditions de travail. Et en partant, c’est un milieu professionnel où les questions d’argent, de rémunération, etc. provoquent souvent de gros débats…
LP : Sans faire trop dans les étiquettes et le débat générationnel, ce que j’aime des milléniaux, c’est qu’ils ont moins de tolérance face aux exigences des employeurs, comparativement à moi lorsque je suis arrivé sur le marché du travail, où le 9 à 5 était le standard et que la définition de la productivité était d’être assis devant un écran pendant un certain nombre d’heures. Il y a un désir d’en finir avec ce modèle-là, un désir de plus grande flexibilité. Ainsi qu’un désir de soit mettre sa passion au centre de sa vie, soit de faire du travail sa passion. Mais de ne pas sacrifier sa vie pour son travail.
Je trouve ça fascinant d’arriver avec un modèle ré-imaginé en même temps qu’on discute de société futuriste et de science-fiction.
MLD: Oui, bien sûr, et on peut imaginer autre chose!
LP: Est-ce qu’il y a des choses que tu veux expérimenter et que tu ne sais pas si elles vont fonctionner?
…ça doit être autour de ça qu’on doit mener le travail d’une librairie : le rapport humain entre les lecteurs et les libraires.
— MLD
MLD: Oui, et je crois que le goût d’expérimenter des choses «risquées», ça doit être une caractéristique des bons entrepreneurs. En même temps, l’idée n’est pas de tout chambouler non plus: c’est un commerce, il doit être ouvert à certaines heures pour répondre aux besoins des clients. Mais lorsque je demande aux gens en quoi consiste le métier de libraire, la plupart me répondent: «Ranger des livres, placer des livres…» Les gens s’imaginent que c’est ça qu’un libraire fait – et c’est vrai, il faut faire la mise en place! C’est drôle que la plupart des gens ne pensent pas à répondre en premier que le libraire est là pour écouter les clients et leur conseiller des lectures qui répondent à leurs besoins, alors que ça doit être autour de ça qu’on doit mener le travail d’une librairie : le rapport humain entre les lecteurs et les libraires. Pour faire tout ça, le libraire doit… lire! Il faut connaître les nouveautés et les classiques. Mais malheureusement, cette tâche-là n’est pas reconnue, encore moins rémunérée. Une chose que je veux donc inclure dans mes listes de tâches, c’est du temps rémunéré pour les employés – une heure voire deux par semaine – afin de lire les nouveautés dans une salle sans qu’on vienne les déranger.
LP: Oui, alors, on n’est plus dans le capitalisme pur et dur, on est dans le capitalisme à visage humain…si ça existe…
MLD: Si j’ai bien compris, c’est un des gros axes de ta nouvelle maison d’édition, le côté du rapport humain? Le côté environnemental aussi.
…une des choses qui m’allume le plus en science-fiction et en fantasy, c’est d’exposer les inégalités.
— LP
LP: Je crois qu’une des choses qui m’allume le plus en science-fiction et en fantasy, c’est d’exposer les inégalités. Parce que la science-fiction est un outil puissant pour critiquer notre modèle actuel de société et pour proposer des idées progressistes. J’adore également que la science-fiction propose des rôles féminins forts: c’est un des premiers genres à avoir proposé des rôles féminins de premier plan. C’est étrange parce que ça semble moins dérangeant lorsque les femmes sont représentées comme fortes en science-fiction que dans des films ou des romans plus réalistes.
MLD: Et sinon, je suis curieux : avec tous ces idéaux pour ta nouvelle entreprise, comment places-tu tout ça dans la question du «profit»?
LP: Je te rejoins sur le point où il faut faire de l’argent pour assurer la pérennité de l’entreprise mais, au-delà de ça, faire de l’argent pour faire de l’argent…bof…Pour moi, ça pose une question plus profonde: quel est l’objectif sous-jacent de la race humaine? Est-ce que c’est d’avoir le premier humain sur la planète qui va accumuler un trillion de dollars? Qu’est-ce que ça veut dire, un trillion? Quel est l’objectif de notre système actuel et de quelle manière il récompense les gens? Questionnons ce système, retournons au tableau et repensons-le.
Je pourrais me joindre à cette course effrénée vers l’argent et faire de l’édition pour des motifs purement pécuniaires. Mais, encore une fois, quel est l’objectif d’amasser de l’argent? La stabilité? Le confort? On est un peu pris là-dedans en tant que société, je crois. On arrive à une certaine stabilité financière et on atteint un niveau élevé de confort, mais on réalise qu’il nous manque quelque chose pour nourrir notre âme. Et, au lieu de se tourner vers l’art ou vers nos communautés, on se tourne souvent vers une pilule, un écran, la religion ou une autre dépendance pour remplir le vide qui prend toute la place – shout out à Loco Locass.
Luca et Mathieu découvrent leurs projets dans la bulle du Café Shaïka
MLD: C’est ça, ta motivation principale à créer Kata éditeur?
LP: En fait, je tente de prendre le problème à l’envers, c’est-à-dire qu’au lieu de regarder le côté négatif, je vois ce qui me motive, ce qui me passionne et les thématiques dont je veux discuter – ce qui donne un sens à ma vie. Ce qui a donné un sens à ma vie, ce n’est certainement pas la religion ni l’argent mais plutôt la fiction.
MLD: Quelle sorte de livres cherches-tu à publier pour pouvoir répondre à tout ça?
Je veux offrir aux jeunes les outils dont ils auront besoin pour faire face aux crises qui s’en viennent. Sans le filtre du conte de fée.
— LP
LP: Concrètement, ce sont des albums et des romans graphiques/BD qui s’adressent aux 5 à 14 ans, qui abordent les inégalités sociales et environnementales de front et de manière ludique. Je veux offrir aux jeunes les outils dont ils auront besoin pour faire face aux crises qui s’en viennent. Sans filtre. Sans le filtre du conte de fée. On aura trois collections: Debout!, pour inciter les gens à agir ou réagir devant une situation inacceptable; Orbital, qui utilisera la science-fiction pour nous montrer les dystopies à venir et les utopies possibles; et Mythos, qui puisera dans la sagesse des peuples de la Terre pour nous offrir des enseignements pertinents.