En ce premier mois de 2020, j’aimerais remercier tous les gens qui m’ont dit non au cours de ma vie.
Et Dieu sait que j’en ai reçus ! Je viens d’ailleurs d’en encaisser un du Conseil des arts du Canada, un refus qui fait étonnamment suite à une recommandation. « Votre dossier est recommandé, mais refusé »… Euh, hein? « Oui, recommandé/refusé. » Comme si les deux notions pouvaient cohabiter. Genre « T’es assez bon, mais un peu poche aussi, faque… » J’ai compris que ça voulait dire que la qualité du dossier était là, mais que le Conseil allait financer d’autre monde cette année.
Mais bon : honnêtement, et surtout humblement, je ne suis pas fâché contre le CAC. Parce que des nons, il y en a eu en masse dans mon parcours, autant que la quantité d’eau que ça prend pour noyer l’Atlantide… Une «i-NON-dation »! (s’cusez le jeu de mots poche, mais je suis papa donc j’ai le droit).
Des nons, il y en a qui sont rentrés comme des claques sur la gueule.
Des nons, il y en a qui sont rentrés comme des claques sur la gueule. Il y en a eu sous forme de perte d’emploi soudaine, de projets refusés, de collaborations impossibles. J’ai reçu des nons tout doux aussi, des nons qui étaient des ouis en surface , mais des nons dans le fond. Ou des ouis qui osaient pas et qui sont devenus des nons.
Faut dire qu’il y a une dizaine d’années, j’étais une véritable machine à cracher des idées. Je compte plus le nombre d’idées qui surgissaient de ma tête et que je soumettais autour de moi; elles sont maintenant bien enterrées dans le cimetière des meilleures idées du monde, qui est aussi le cimetière des pires idées du monde – oh ironie.
Quand ma machine à cracher des idées recevait une réponse négative, je voyais ça comme un mur qui se dressait devant moi, et je réagissais souvent de deux manières.
Je me disais qu’il n’y avait pas de place pour moi dans notre société hiéarcho-consommo-capitaliste.
La première c’était de me recroqueviller en position fœtale dans l’ombre du mur qui bloquait mon chemin, pour lécher mes plaies ou pour regarder en boucle une émission qui fait appel à nos plus bas instincts (comme Like-moi ou Storage Wars). Je me disais qu’il y avait pas de place pour moi dans notre société « hiérarchico-consommo-capitaliste » plate. Que j’étais pas assez beau, pas assez fresh, pas assez hipster, pas assez riche, pas assez toute, pour faire bouger les cordages du monde ou pour faire battre les cœurs des gens.
La deuxième réaction devant un refus implacable, devant le mur de béton armé qui s’obstinait à barrer mon parcours, elle venait souvent avec la première, mais après un petit délai. C’était de prendre le refus et de l’utiliser pour grandir, le mettre dans mon compost personnel pour que quelque chose pousse et grandisse plutôt que de juste pourrir. Comme des vignes, plus vigoureuses de fois en fois, qui commencent à grimper au mur pour mieux le cerner, le serrer, l’étrangler. Et qu’on finisse par plus le voir le mur.
Les nons sont rarement devenus des ouis par la suite, mais en nourrissant mes vignes, j’ai intégré lentement chaque refus pour pouvoir continuer d’avancer malgré les murs. Pour que les murs me ressemblent, qu’ils bâtissent quelque chose au lieu de bloquer mon chemin. Pour que je crée un univers à moi, qui se projette dans le monde aujourd’hui. Les refus font donc un peu partie de mon ADN : ils sont devenus formateurs au lieu d’être des obstacles et donc, ils ont construit qui je suis aujourd’hui.
Maintenant que je suis éditeur, quand je reçois un projet, j’évalue chaque mot de mes échanges avec la personne créatrice en face de moi. Si je refuse un projet, je le fais en encourageant. J’adoucis mes nons, parce que je sais combien j’en ai reçus moi-même et à quel point ils sont confrontants.
Il y a quelque chose de libérateur dans se permettre ce que les autres nous ont pas permis à nous-mêmes.
Il y a quelque chose de libérateur dans se permettre ce que les autres nous ont pas permis à nous-mêmes. On devient beaucoup plus responsable et on commence à émettre notre propre énergie dans l’univers au lieu d’attendre devant un ordinateur qu’un courriel vienne nous dire non…encore une fois.
Un merci très sincère à tous les gens qui m’ont dit « non » dans ma vie, car ça m’a permis de me dire « oui ».
Photo : Alex Powell