Luca Palladino, éditeur-fondateur de KATA, a rencontré Helen Fortin, directrice générale de la bibliothèque Fraser Hickson qui dirige le programme ambulant de prêt de livres minibiblioPlus. Une conversation placée sous le signe des livres et la richesse de la lecture.

Photographie : Alexandra Stewart

Luca Palladino : Avant d’en arriver au projet de minibiblioPlus, tu as eu une longue carrière dans le milieu des arts et de la culture à Montréal. Qu’est-ce qui t’a amenée à investir ton temps et ton énergie dans la promotion de l’alphabétisation et de la lecture ?

Helen Fortin : Je suis tombée dedans. J’ai travaillé dans le milieu des arts comme agente et gérante d’artistes pendant de nombreuses années mais c’est très difficile d’en vivre au Québec. Alors quand on a m’a demandé si ça m’intéresserait de travailler comme consultante pour aider à la collecte de fonds, j’ai sauté le pas, d’autant que mes compétences en arts étaient facilement transférables vers les OSBL. Je suis tombée amoureuse de la mission de Fraser Hickson quand j’y ai été recrutée parce que je me suis reconnue. Quand j’étais petite, j’ai grandi dans une famille ouvrière. Mes parents étaient les aînés de leurs familles respectives, ils devaient contribuer financièrement au ménage et ils n’ont pas eu la chance d’étudier après leur 6e année.

Mes parents étaient les aînés de leur famille respective, ils devaient contribuer financièrement au ménage et ils n’ont pas eu la chance d’étudier après leur 6e année. – Helen Fortin 

HF : Ma mère m’achetait des livres, elle savait que j’adorais cela. Mais pour elle, s’asseoir avec ses 7 enfants et nous faire la lecture, c’était tout un défi. Je me souviendrai toujours de l’expression sur son visage quand elle m’offrait un livre à Noël, c’était chaque fois un moment heureux.

Plus tard, au cégep et à l’université, je prenais tous les cours d’arts et d’anglais que je pouvais parce que j’adorais lire. Mais il y a eu une récession quand j’ai gradué en 1979 et je me suis alors retrouvée à travailler dans une compagnie d’assurances pendant sept ans. Cela m’a finalement amenée à travailler dans les arts. Je suis tombée dedans et je crois parfois que c’est la meilleure façon de se découvrir : je pense que la vie nous ramène souvent sur notre propre route. 

Quand j’ai commencé à travailler pour Fraser Hickson, c’était ma bibliothèque de quartier et elle était inactive pour des raisons financières. Quand j’en ai pris les rênes, j’ai réalisé que nous devions changer. Nous avions beaucoup trop de livres, nous étions situés dans un entrepôt, et plus personne ne venait à la bibliothèque. Fraser Hickson a déménagé alors que nous avions environ 20 000 livres pour enfants.

C’est important d’asseoir son enfant sur ses genoux et d’avoir cette interaction avec lui, ça développe la curiosité chez l’enfant, ça augmente son estime de soi, ça lui donne envie d’apprendre davantage et c’est amusant. – Helen Fortin

Pour renouveler Fraser Hickson, nous avons démarré le projet de bibliothèque ambulante minibiblioPlus. Au Québec, nous avons un certain niveau de décrochage… Avant d’en arriver au décrochage, notre programme minibiblioPlus aide les parents à se débarrasser de la honte de ne pas pouvoir lire à leurs enfants. Nous fournissons des livres, nous fournissons notre savoir-faire et nous transmettons les bons livres à nos partenaires.

Je prends tout cela à cœur parce que dans la vie, tout le monde devrait avoir le choix de faire ce qu’il veut. Au-delà, on devrait aussi tous avoir le privilège et la chance d’obtenir l’éducation dont on a besoin pour y arriver. Et pour arriver à tout cela, la confiance en soi est primordiale.

C’est donc pour cela que je pense qu’il est si important de lire à nos enfants : pour leur inculquer la confiance en soi nécessaire pour la poursuite de leurs rêves. C’est important d’asseoir son enfant sur ses genoux et d’avoir cette interaction avec lui. Cela développe sa curiosité, augmente son estime en lui, lui donne envie d’apprendre davantage, tout en étant amusant. C’est un véritable lien amoureux. Qu’est-ce qui pourrait être mieux que ça ? Pourtant, étonnamment, beaucoup d’enfants n’ont jamais connu cette expérience. 

LP : Oui, il y a une réelle connexion émotionnelle avec les livres. En grandissant, ce qui t’a amenée vers les livres et qui a nourri ton envie de lire, c’est ta mère. Je me rends compte que c’est souvent le cas quand je demande aux gens ce qui les a attirés vers la lecture. Les premiers souvenirs sont ceux d’un parent ou d’un proche qui leur a fait la lecture. C’est donc inscrit dans leur cheminement émotionnel et c’est ce qui leur donne une clé pour accéder plus tard à leurs rêves. Se dire qu’ils peuvent les atteindre par eux-mêmes. 

Il n’y a rien de mieux pour mettre la vie en perspective que de faire la lecture à une horde de tout-petits de trois ans ! – Helen Fortin

FH : C’est vrai, c’est exactement cela. J’ai récemment lu à un groupe d’enfants : il manquait quelqu’un pour faire la lecture et on m’a demandé si j’aimerais lire pour eux. J’ai 25 petites-nièces et petits-neveux, 11 nièces et neveux. J’ai grandi entourée d’enfants alors c’est naturel pour moi de faire la lecture à une horde de tout-petits de trois ans. Il n’y a rien de mieux pour mettre la vie en perspective !

Si cela est naturel pour moi de lire aux enfants, ça ne l’est pas pour tout le monde. Je ne crois pas que ce soit notre travail de dire aux gens comment lire à leurs enfants, mais plutôt de les aider à s’intéresser à vouloir lire à leurs enfants. 

LP : Et tu montres l’exemple en le faisant toi-même devant les autres.  

FH : Oui, exactement. Ce n’est pas faire la morale, c’est montrer l’exemple. 

LP : Puis tu les libères de la honte ou de l’anxiété de performance liées à la lecture à voix haute. 

FH : Oui, nous avons beaucoup de bénévoles et nos lecteurs masculins sont particulièrement appréciés. Les enfants adorent les hommes ! C’est tout aussi important pour le papa de faire la lecture aux enfants, c’est une histoire de famille.

Les enfants développent leur pensée critique à un très jeune âge quand on leur fait la lecture. Si on le fait bien, si on rend le tout amusant, si on stimule leur imagination et qu’on leur demande ce qu’ils en pensent, ils s’animent ! Le processus social est aussi positif parce qu’on voit des enfants timides sortir de leur coquille quand on les inclut dans l’histoire. 

J’aimerais savoir, pour ton fils qui est sur le spectre, comment a été son cheminement vers la lecture?

De la même façon que FH s’assure que les enfants se sentent comme à la maison, je voulais aussi que mon fils se sente à l’aise avec les livres.  – Luca Palladino

LP : Mon fils a eu beaucoup de difficultés à l’école au début parce que c’était un défi pour lui de faire des liens entre les idées et d’être disponible socialement pour apprendre. La meilleure description de sa situation que j’ai entendue est celle-ci : quand on entend un bruit qui ressemble à un coup de feu, notre corps entre en état de vigilance et l’adrénaline embarque. On a la capacité de se dire ensuite : “Oh, c’était pas un coup de feu que je viens d’entendre : c’était juste un mauvais silencieux bruyant.” Donc notre corps sort de son état de vigilance. Pour mon fils, c’est comme s’il avait passé son enfance constamment en état de vigilance et comme si chaque son qu’il entendait était un coup de feu. C’est très épuisant pour lui et cela lui a pris des années de contrôler cet état et ses réactions émotionnelles. 

Je lui ai toujours fait la lecture chaque soir parce que je me disais que s’il pouvait percer ce mur, s’il pouvait lire, alors plus rien ne pourrait l’arrêter. Je l’ai entouré de livres pour qu’il ne se sente pas forcé de lire mais qu’il ait du plaisir à leur contact. Je l’amène à la bibliothèque de quartier, et les bibliothèques de Montréal sont géniales parce qu’elles ont un espace de vie dans lequel les écrans partagent la vedette avec les livres. Il n’y a pas d’élitisme entre les livres à la bibliothèque, et c’est ce que je retrouve aussi dans la mission de Fraser Hickson. De la même façon que FH s’assure que les enfants se sentent comme à la maison, je voulais aussi que mon fils se sente à l’aise avec les livres. 

Et les enfants ne sont pas stupides : ils le savent quand ils rencontrent des obstacles. – Luca Palladino

La lecture peut rapidement devenir frustrante pour les enfants. Et les enfants ne sont pas stupides : ils le savent quand ils rencontrent des obstacles. Donc les enfants qui n’arrivent pas à lire rejettent la lecture rapidement s’il n’y a pas de facilitation. Alors, avec Lohan, j’ai décidé que ce n’était pas important si ça prenait un an ou deux ou trois pour qu’il lise. Ce qui était important, c’est qu’il puisse lire un mot et y prendre plaisir, que ça devienne une sorte de jeu. J’ai donc pris un livre et j’ai décidé que je lui ferai la lecture, puis qu’il lirait chaque 50e mot, un mot facile. Alors il est vraiment entré dans l’histoire et il ne pensait plus à la lecture. Au fur et à mesure, le 50e mot est devenu le 40e et ainsi de suite. Par contre, il faut vraiment prendre le temps et avoir la patience avec les enfants qui commencent à lire et, oui, l’école est un endroit formidable pour être exposé à des idées. Mais l’école a besoin d’un coup de main pour faire de nos enfants des lecteurs parce qu’il faut avoir ce tête-à-tête pour aller au rythme de l’enfant. Donc rendre des livres disponibles aux enfants, à l’extérieur de l’école, est aussi super important. 

HF : Il y a trois choses que j’ai aimées dans ce que tu viens de dire. FH n’est vraiment pas une organisation élitiste, et c’est ce que j’apprécie de FH, étant moi-même une personne issue du mouvement populaire. Nous voulons projeter une image d’endroit très confortable. Pour toi, je sais que c’est un défi avec ton fils. En général, cela prend seulement 15 minutes par soir. La troisième chose que tu as mentionnée, c’est que notre programme de minibiblioPlus n’est pas en compétition avec les autres bibliothèques : nous encourageons les parents de minibiblioPlus à aller dans les bibliothèques. C’est gratuit et c’est amusant ! Nous sommes très complémentaires des bibliothèques. 

LP : Même si les enfants y vont sans emprunter de livre. 

HF : Juste de se rendre à la bibliothèque. Comme quand j’étais petite, on allait à l’épicerie puis à la bibliothèque. Cela doit à nouveau faire partie de notre routine. 

LP : C’est aussi un des derniers endroits en ville pour passer du bon temps sans dépenser d’argent et pour relaxer. Seulement pour être entouré de livres. Je trouve ton travail avec les éditeurs locaux intéressant, particulièrement avec Les 400 Coups, qui est un de nos modèles chez KATA. Peux-tu nous parler un peu de ta perception de comment cet éditeur contribue à la mission de minibiblioPlus ? 

HF : First Book et Les 400 Coups ont tous deux la même mission : on doit lire à nos enfants. Simon de Jocas fait la promotion de l’alphabétisation depuis plusieurs années. Quand il choisit des livres pour nous, il sait de quoi il parle en tant qu’éditeur. Les 400 Coups et First Book ont établi une relation de confiance avec nous. Nous sommes donc très à l’aise quand ils nous recommandent des livres. 

LP : Ils pensent comme des passeurs de livres, comme un libraire ou un bibliothécaire. 

HF : Exactement, et ils sont totalement non élitistes. En ce qui concerne KATA, je suis curieuse : faites-vous seulement des livres pour enfants ou des livres pour adultes aussi ? 

Au Canada, on aime beaucoup parler de réconciliation et dire qu’on est des citoyens progressistes, mais … – Luca Palladino

LP : Nous éditons des livres pour enfants et pour les jeunes aussi. Nous avons un livre qui s’intitule Comment transformer une banane en vélo. C’est une fable écologique qui parle du troc et de la transition écologique. Notre deuxième titre est une légende inuit réinterprétée en format bande dessinée, très accessible, parfaite pour les jeunes de 10 ans et plus. Au Canada, on aime beaucoup parler de réconciliation et dire qu’on est des citoyens progressistes. Mais si les gens ne connaissent pas les histoires fondatrices des peuples du Canada et parlent tout le temps des films d’Hollywood, comment affirmer qu’on connaît bien les autres nations ? Où est la réconciliation là-dedans ?

FH : On a toute une diversité au Québec, pas juste français, anglais et blancs. On aime acquérir ce genre de livre. Comme l’exemple de cette petite fille qui a deux mamans et qui l’explique aux enfants. MiniBiblio tend vers ça, expliquer la diversité, le féminisme et les idées progressistes à travers la lecture.

LP : Merci beaucoup pour ton temps, Helen.

FH : Toujours un plaisir.